Le deuil permet-il de resserrer les liens familiaux ?

liens familliaux-2Lorsque la mort emporte l’un des membres de notre famille, nous pensons souvent que le deuil est avant tout un travail que nous portons seuls. Pourtant, le deuil affecte également la cellule familiale et son fonctionnement en réorganisant la place de chacun. En fonction du cycle de cette dernière, de son ouverture ou de son retrait naturel au monde, le décès d’un parent, d’un enfant pourra resserrer ou distendre les liens entre ses membres.

La cellule familiale est ébranlée par le décès de l’être cher

La famille est un système qui expérimente différents cycles tout au long de sa vie. Si la naissance d’un enfant entraîne des bouleversements quant à la place de chacun, le deuil reste la plus grande crise qu’une famille doit affronter.

Il existe des familles centripètes, qui vivent et goûtent le monde presque en vase clos, d’autres sont centrifuges et très ouvertes sur le monde. Au cours de la vie, ces différentes phases alternent permettant à la famille d’organiser un système de défense qui l’aidera à surmonter les épreuves.

Lorsque le deuil ou une crise survient au sein de la cellule familiale, différents mécanismes se mettent en place comme le souligne Pereira Tercero R. dans « Le deuil : de l’optique individuelle à l’approche familiale », afin de soutenir la famille dans l’affliction et l’appuyer pour renaître au monde.

Des mécanismes de défense spécifiques au deuil familial

Afin de réorganiser les liens et la place de chacun au sein du foyer lors du décès d’une figure importante de la cellule familiale, cette dernière met en place différentes stratégies de protection :

  1. La famille se regroupe et diminue les stimulations extérieures en augmentant les échanges en son sein.
  2. Puis la maisonnée endeuillée rouvre sa porte à la famille élargie et aux amis proches pour bénéficier de leur soutien.
  3. Elle continue toutefois de réduire ses activités sociales après le deuil. Il est à noter que nos sociétés favorisent elles-mêmes ce repli sur soi tout en encourageant la continuité du noyau familial par des appuis comme les aides sociales, les pensions, les bourses.
  4. Lorsque le décès survient dans une période stable du noyau, il est porteur de réconciliations et de trêves, car il exacerbe les valeurs de la famille comme le soutien et la solidarité.
  5. La fragilité que nous éprouvons tous devant la perte de l’être aimé entraîne chez l’entourage la compassion et l’attitude protectrice qui facilitera notre travail de deuil et l'expression de la douleur.

De même que nous traversons individuellement les étapes du deuil, la famille connaît ses propres phases.

Les phases du deuil familial

Si nous nous confrontons individuellement au deuil, nous travaillons également le deuil pluriel dans la dynamique familiale. Car l’acceptation de la perte doit être totale, afin que chacun puisse exprimer sa tristesse. Sans cette acceptation, la famille nucléaire ne saurait apporter le soutien et l’entraide nécessaires à chacun de ses membres. Elle se verrait surtout dans l’incapacité de redistribuer les rôles affectés à chacun au sein de son système.

En fonction des aptitudes naturelles de la cellule familiale à communiquer et partager en interne, comme en externe, ce glissement des responsabilités se fera en douceur ou ne se fera pas, entraînant l’éclatement de la cellule.

De plus, en regard des fonctions qu’occupait le défunt dans cette transmission des informations, la réorganisation des « responsabilités » peut se révéler sources de conflits. Si celui-ci possédait une action significative, une position centrale dans les relations inter et extrafamiliales, son décès provoquera d’autant plus de difficultés à redéployer le rôle de chacun.

Les systèmes de défense choisis par la cellule familiale permettent alors à cette dernière de redistribuer les rôles du décédé à chacun des membres ou à un seul. Ils peuvent aussi être « réservés », mis en sourdine, dans l’attente d’un nouveau membre capable de les assumer.

Lorsque le décès peut être anticipé pour cause de maladie létale ou parce que le membre central de la fratrie est âgé, la famille met souvent en place des conduites alternatives en amont du trépas.

Les étapes de repli sur soi servent donc à redistribuer les rôles de chacun dans le souvenir du disparu et dans le respect des valeurs familiales afin de pouvoir revenir au monde avec de nouveaux canaux de communication.

Le décès de l’être aimé permet-il de resserrer les liens familiaux ?

Lorsque le dynamisme familial est porté par une tendance centripète — c’est-à-dire plus introvertie —, sa structure hiérarchique plus rigide peut entraîner l’éclatement de la famille. En effet, si le défunt détenait le rôle central, la cellule familiale pourrait éprouver des difficultés à redistribuer les rôles de chacun. Surtout, peu tournée vers l’extérieur, elle aura des difficultés à s’appuyer sur des aides extérieures pour réaffirmer son appartenance.

De plus, les jalousies, les frustrations liées à l’enfance renaissent lors du décès d’un parent, nous affranchissant de notre loyauté à l’image d’enfant parfait que nous voulions véhiculer jusqu’à présent.

A contrario, lorsque la famille se trouve dans une étape centrifuge de son développement, elle est portée par l’échange intergénérationnel et plus à même d’accepter l’appui de membres extérieurs pour réaffirmer son appartenance au noyau et éviter l’éclatement.

Mais, si des tensions, des jalousies n’ont jamais trouvé résolutions avant le deuil, elles peuvent ainsi ressurgir au moment de la reconstruction et favoriser le relâchement des liens familiaux.

Magali Laguillaumie