Comment se reconstruire après le décès de son enfant ?

Se reconstruire après la perte d’un enfant, un cheminement qui prend du temps

Amputés d’une partie de nous-mêmes, la mort d’un enfant est un choc psychique et physique qui bouleverse à tout jamais notre univers, notre vision du monde. Au-delà de l’immense douleur que provoque son décès, il nous faut reconstruire nos vies, pas à pas. Entre l’acceptation, la colère, la culpabilité que ressent chaque parent face à cette perte injuste, il faut pourtant, jour après jour, réapprendre à vivre pour ceux qui nous aiment, pour ses frères et sœurs et pour son souvenir.

Un maelstrom de souffrance

Les phases du deuil ne sont jamais linéaires, et lorsqu’il s’agit de l’enfant ou des enfants que vous avez mis au monde, la souffrance se décuple et se multiplie. Car il n’est pas dans l’ordre des choses, pour aucun d’entre nous, qu’il disparaisse avant nous. Notre investissement pour son avenir, notre imagination, la construction même de la psyché humaine ne nous permet pas d’appréhender cette perte insupportable. À tel point qu’il n’existe pas de mot pour définir cet état, à tel point que, dans nos sociétés, cette douleur abyssale reste taboue.

Comme le souligne le psychiatre Christophe Fauré, la perte d’un enfant blesse les parents que nous sommes au plus profond de notre être. Le deuil s’opérera lentement, longuement. Les différentes phases du deuil se teinteront en plus de culpabilité et parfois même d’un sentiment de honte vis-à-vis des autres parents que nous devrons chasser.

Sidération, refus, colère, voici les premiers sentiments qui submergent tous parents, tout en gardant conscience que la réalité est bien là, crue et cruelle. La frustration et l’idée que nous n’avons pas su les protéger s’insinue, lancinante. Pleurs ou cris, ou un profond silence accompagneront notre deuil. Chacune des étapes du deuil s’en trouvera affectée, car notre univers chavire et sombre.

À ces sentiments naturels s’ajoute la peur irrationnelle de l’amnésie. « Faire le deuil » implique souvent dans notre imaginaire « d’oublier », or il n’en est rien, aucun parent ne saura perdre le souvenir de son enfant.

Pourtant, malgré toute cette douleur, malgré ce bouleversement immense, il nous faut reconstruire notre vie. Pas à pas, en prenant soin de prendre le temps et de respecter nos étapes de deuil et de renoncement à cette vie que nous avons donnée et qui nous a été reprise.

La pérennité du lien n’est pas dans la souffrance

C’est parce que cette douleur est vertigineuse, parce que l’on se sent comme vidé de toute substance et parce que la peur d’oublier notre enfant défunt nous taraude à chaque nouvelle journée sans sa présence que certains parents restent emmurés dans ce traumatisme.

Or, comme le souligne Christophe Fauré, c’est le processus de deuil qui nous permettra de garder cet attachement précieux avec lui. Ne plus éprouver ce déchirement n’est pas le trahir, mais bien inventer un nouveau lien, en dehors de la temporalité, à l’amour que nous lui porterons toujours.

C’est aussi, parce que perdre un enfant est un incommensurable supplice qu’il nous faudra apprivoiser cette absence… longtemps. Nous ne pourrons pas « tourner la page », « passer à autre chose », accomplir notre deuil « rapidement », comme nous pourrions le désirer pour moins souffrir ou, comme le voudraient ceux qui nous entourent et s’inquiètent pour nous.

Si la clepsydre de Cronos s’arrête lors du départ d’un proche, lorsqu’il s’agit de notre enfant, celle-ci peut s’étirer et s’étendre, aspirant l’envie de tout et même de rien. La torpeur peut s’inviter dans le processus du deuil, c’est une étape nécessaire, comme les larmes. Elle peut se retirer, puis revenir, comme un lent ballet qui oscille entre notre force vitale et notre désespoir. À contrario, notre univers renversé, nous pouvons devenir boulimique de tout et nous mettre en danger, parce que tout nous semble subitement urgent et important à vivre.

Il nous faut repenser également notre lien au temps, car il n’existe pas de durée convenable ou non pour pleurer la perte d’un enfant. Elle se révèle propre à chacun, elle diffèrera même entre nous et notre conjoint et s’exprimera aussi diversement qu’il existe d’êtres humains.

Se reconstruire pour recréer ce lien à notre enfant défunt

La psyché humaine est ainsi faite que toutes les étapes du deuil servent justement à se reconstruire pour affronter la vie, sans notre enfant, différemment.

Pour certains d’entre nous, il sera nécessaire de garder tout ce qu’ils ont aimé, touché et se rendre sur le lieu de son inhumation chaque jour. Jeter ses jouets, son doudou, ses vêtements alors que notre cœur nous dit non serait retarder le processus, peut-être même nous enfoncer dans la dépression.

Si nous étions indulgents avec notre progéniture, il nous faudra le devenir avec nous-mêmes. Nous culpabiliser, avoir honte face aux autres parents de n’avoir su protéger le nôtre ne servira qu’à entretenir notre douleur.

Nous devrons réapprendre à manger, à boire et à accepter la considérable fatigue qui nous submerge. Au contraire, si l’insomnie prend le contrôle de nos nuits, nous devrons consulter et nous faire aider pour retrouver le sommeil.

Si nos amis ne savent être à l’écoute, ou s’ils nous poussent à « passer à autre chose » alors que nous ne sommes pas encore prêts, il nous faudra nous armer de fermeté et peut-être nous en éloigner.

Parler, encore et encore de notre enfant, des bons souvenirs et de son départ, est fondamental. Elle autorise, jour après jour, à se distancier de la douleur pour faire naître en notre cœur, un apaisement.

Si nous en éprouvons la nécessité, fêter ses anniversaires, réaliser un album avec ses photos, ses dessins, ses bulletins scolaires, annoter de nos anecdotes, nous permettra de nous sentir de nouveau proches de notre enfant lorsque nous en aurons besoin. Il offrira aussi, à ses frères et sœurs, plus jeunes, de le découvrir ou de se souvenir.

Si nous nous en sentons la force, nous pouvons aussi nous impliquer dans la vie associative en donnant de notre temps et de notre soutien à d’autres.

Trouver du soutien quand le monde vacille

Parce qu’il faut donner du temps au temps, et parce que nos amis, notre famille peuvent se sentir désemparés tout autant que nous, nous devons trouver d’autres espaces de paroles où notre douleur pourra s’exprimer.

Un psychologue spécialiste du deuil pourra entendre tout ce que nous ne saurions dire à nos proches qui n’ont pas vécu ce drame et que nous taisons, à la fois pour les protéger, et parce que, parfois, nous pensons que nos idées, nos pleurs, peuvent les déranger.

Nous pouvons également nous rapprocher d’un groupe de soutien aux parents endeuillés ou d’un forum en ligne. Là, nous pourrons exprimer nos plus profondes pensées sans peur d’être jugé et seconder d’autres parents qui endurent la même épreuve.

C’est en recréant ce lien avec notre enfant défunt que nous pourrons, petit à petit, reprendre nos vies sociales et professionnelles et nous inscrire dans de nouveaux projets sans avoir le sentiment de trahir notre enfant disparu. Bien sûr, la déchirure sera toujours présente, elle sera à la fois, notre faiblesse et notre force, car nous puiserons dans le souvenir et le lien que nous aurons rebâti pour, de nouveau, avancer.

Christophe Fauré, psychiatre

Parents désenfantés

Vivre son deuil

Groupe d’aide au deuil périnatal

 

Magali Laguillaumie